Appels masqués, appels manquants

Appels masqués, appels manquants

Ma sœur il y a quelques années, plutôt que le numéro lui-même ou, comme on le voyait déjà à l’époque, le nom de l’interlocuteur, avait sur son téléphone activé l’affichage « Numéro masqué ».

Je n’en comprenais pas l’utilité.
Limite ça m’énervait.
Je le lui avais dit.
Ç’avait été l’occasion d’un fou rire, un de plus, puisque bien entendu sur un tout autre sujet nous avions divergé…
… m’enfin quand même, au moins pour son téléphone, elle faisait ce dont elle avait envie, non mais alors, c’était inouï, ça, non mais tout de même, enfin !

Dès lors, quand elle m’appelait, elle s’annonçait :
— Allô bonjoûûûûr, c’est le Concombre Masqué ! (référence bédesque incontournable pour ceux de notre génération).

J’étais pliée de rire.
Pour rigoler, on rigolait.
C’est effrayant ce que cela me manque, d’ailleurs, de rigoler comme ça avec elle.

Mon téléphone, quand la sonnerie résonne, affiche bien souvent la mention « Inconnu ».
Immanquablement mon cœur bondit.
Inconnu ? Inconnu ? Bel inconnu peut-être ?
Et puis parfois mon cœur palpite : si jamais, oooh si jamais j’entendais sa voix, sa voix à elle ?
Illusion auditive.
Ça s’est déjà produit et vraiment, vraiment j’aimerais tellement, j’aimerais tellement que cela se reproduise.

Et aussi, quand je pensais l’appeler, je me dirigeais vers le téléphone et celui-ci sonnait… Si souvent cela nous arrivait.
À un point tel que ça nous amusait.
Nous nous y étions habituées.
C’est tout bonnement de la transmission de pensées, je crois.
On appelle ça aussi coïncidence, synchronicité, télé-je-ne-sais-quoi.
Il y a tant de mots compliqués pour nommer et décrire ce qui est si simple.
Au fond.

Et d’ailleurs, c’est marrant, ça continue à me le faire, dans d’autres circonstances, sur mon mobile.
Je m’apprête à prendre mon téléphone, et celui-ci se met à sonner.
À chaque fois je sursaute, je tressaute parce que, tout de même, c’est surprenant.

Mais non, pas d’inconnu, nulle inconnue, refrain et terrain connus, archiconnus.
Au bout du fil c’est immanquablement le bureau d’études énergétiques et scientivores ou un prétendu institut de sondage chronophage.
La déception toujours est vive et je me suis lassée de répondre gentiment – mais bien sûr que si, je suis gentille, je ne raccroche pas au nez des gens, moi, ils ne font jamais que leur boulot et ce boulot doit être usant.
J’en suis à ne plus décrocher quand aucun nom identifié ne s’affiche.
S’il est vraiment nécessaire de me joindre, un message me sera laissé.
Et puis mes proches ont le numéro de mon portable, en cas d’urgence, n’est-ce pas… si la sonnerie est enclenchée.

Aujourd’hui on saute du téléphone au SMS, on passe par Messenger, on revient au très classique mail presque devenu formel.
Et puis voilà WhatsApp : what’s that? Faut encore que je l’intègre, celui-là.
Chaque appli est comparable et offre le même type de fonctionnaaaalités, mais  de subtiles différences font qu’elles ne sont pas toujours si faciles à appréhender.
Si j’en crois mes fils : « WhatsApp c’est beaucoup mieux, tu vas voir, la qualité des photos, tout ça, Facebook, tu sais, Mom, c’est déjà presque has been. »
Question d’habitude, assurément.
Parfois je ne comprends plus rien.
Mais je trouve aussi que je me débrouille pas si mal.
Pas d’inquiétude. Ou si peu.

— Tiens, il faut que je te dise, mon chéri, j’ai eu un message cet aprèm. Très sympa en plus. Écoute un peu, je te le lis… Ah oui, mais attends deux secondes que je le retrouve. Voyons-voyons, où donc est-il passé ? Sur quoi l’ai-je donc reçu ?

Pas évident de s’y retrouver.
Pourtant j’essaie.
De tout mon cœur, même.

Illustration : Le Concombre masqué, bande dessinée de Nikita Mandryka créée en 1965