Dans la série des expressions mystérieuses

Dans la série des expressions mystérieuses…

Chaque famille a ses mots familiers et ses tournures de phrase propres à telle ou telle circonstance. Aujourd’hui je vous raconte une expression vraiment très-très mystérieuse pour moi quand j’étais petite, une expression qui a évolué au cours des ans… jusqu’à la révélation finale il y a peu de temps !

Et vous ? Y a-t-il des expressions que vous compreniez de travers, dont vous nous n’auriez appris la signification exacte que des années après ?

Cette anecdote-là commence alors que j’étais toute jeune, pendant les vacances que nous passions régulièrement chez mes grands-parents à Vevey, en Suisse, en été comme en hiver… souvent plus d’un mois d’affilée l’été.

En bas, dans le coeur de la ville, après être descendus à pied en passant devant l’église Saint-Martin, avoir dévalé le passage pavé bordé d’arcades de glycines, longé la gare et le quartier commerçant, on s’enfilait encore une belle trotte avant d’arriver, après l’immense bâtiment de Nestlé, à la piscine de Corseaux où nous passions la majeure partie de nos journées, sauf quand Steph’ m’emmenait pêcher avec ses copains – mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Sur ce chemin tant de fois arpenté, un grand bâtiment austère affichait un panneau avec un voyant rouge et un voyant vert. Chaque fois que nous passions devant, au cours des pérégrinations pédestres que je viens d’évoquer, ou bien à bord de la Familiale verte de mon Grand-Papa puis des voitures paternelles successives, il s’en trouvait toujours un dans ma famille – que ce soient mes parents ou mes oncles et tantes – pour hurler « Alabès ! » quand le voyant rouge était allumé, et tous de s’exclamer « Rhhhoooh… ! » sur un ton réprobateur, ou « Alaos ! » quand c’était le vert, exclamation immédiatement suivie d’un « Aaaaah… ! » général et enthousiaste.

J’ai mis des années à comprendre…

Eh oui, il a fallu que j’attende d’être au moins teenager pour réaliser que les mots Alabès et Alaos n’existaient que dans mon imagination et que mes grands à moi – mes grands parce que moi j’étais la p’tite – criaient en réalité « à la baisse » ou bien « à la hausse ».

Il s’agissait donc des prévisions météorologiques ! J’avais mis du temps à piger le truc, me semblait-il, alors je participais d’autant plus activement à ce petit jeu. Je me réjouissais ou me désolais avec eux – les précédant même, puisque de nous tous c’était le premier à apercevoir la couleur du voyant allumé qui poussait ce glapissement pour en avertir les autres. Et chacun de réagir dans un bel ensemble. Je me faisais une joie de lancer ce cri de ralliement auquel tous répondaient au quart de tour.

C’était devenu une véritable tradition familiale.

Et puis, plus récemment, il y a quelques années, à l’occasion d’un voyage vers les lacs italiens nous sommes passés par Vevey. Moi, bien sûr, cela m’amusait et m’émouvait tout à la fois de revoir les lieux et de me remémorer ce souvenir.

Sur la route des vignobles qui longe le Léman depuis Lausanne, encore amusée de ma naïveté je raconte à mon namoureux cette histoire que je n’ai pas oubliée. Alors que la voiture entre dans Vevey, je guette sur ma droite l’apparition de l’immeuble en question. Le voyant vert aussitôt repéré, me voilà qui hurle « À la hausse ! » et j’ajoute, enchantée :

— Oh mais quel bonheur, mon coeur, il va faire beau… !

Et le voilà, lui, de me jeter un coup d’œil hilare :

— Tu sais ce que c’est, comme immeuble ?

— Ben quoi ?

— C’est la Banque Cantonaaaale Vaudoiiiiise. Alors tes prévisions météorologiques, précise-t-il en diguedille, eh bien… eh bien il s’agit tout bonnement du cours de la Bourse !

Il était plié de rire (mais bien droit derrière son volant, c’est un conducteur sérieux – moqueur mais sérieux). Et moi, émoi ? Oh moi, j’étais carrément furieuse. Enfin, furieuse… j’étais vexée comme un pou, oui. Je me suis sentie complètement idiote, rétrospectivement parlant, en pensant à toutes ces années où je m’étais ainsi plantée. Et personne dans ma famille pour me dire ce qu’il en était quand il pleuvait et que je m’en étonnais en râlant « Maizenfin voyons, qu’est-ce que c’est que ce sale temps ?!? Pourtant hier ça disait à la hausse !?! »

Eux aussi, tout comme mon namoureux, devaient trouver ça drôle que je me trompe.

En attendant, Alaos était un bon pronostic cette fois-ci : lors de ce tour des lacs italiens, il a fait beau, mais beau ! Une vraie canicule. Jamais de ma vie je n’ai eu aussi chaud. Mais c’est une autre histoire… Je la raconterai peut-être un jour.

~ Décembre 2019

Le lac Léman – 📷 photosforyou via Pixabay

Les vignobles en coteaux qui dévalent vers le lac Léman, entre Lausanne et Vevey, canton de Vaud, Suisse – 📷 non identifié

À Vevey, la descente depuis Saint-Martin sous les glycines, canton de Vaud, Suisse – 📷 non identifié