Appel des sens et chaussures italiennes

Je commençais tout juste à être délurée. Car avant j’étais sage. J’avais sauté le pas, puisqu’on parle de sauts et même de sursauts, et ma foi j’aimais ça.
C’est moi qui décidais, ça aussi me plaisait.
Appel des sens, certes, mais il fallait du sens.
Dès le berceau je savais, paraît-il, très bien ce que je voulais.
Et ce que je ne voulais pas, c’est en observant mon entourage que je l’avais su.
Déterminé peut-être.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Aujourd’hui je raconte l’Italien du marché.

 

A cette époque les allées et venues entre mon bureau et le siège de ma boîte m’amenaient plusieurs fois par semaine et souvent le matin à traverser la place du Marché le long de l’avenue de Neuilly.
Plusieurs fois par semaine et toujours le matin s’y tenait le marché des Sablons.
Un étal bien fourni, régulièrement renouvelé, proposait une intéressante variété de chaussures italiennes de belle qualité.
À coup sûr allurées, à coût fort affichées.
Inaccessibles pour mon premier salaire.
Je me contentais donc, cela me suffisait, de les admirer.
Féminines. Originales. Bicolores souvent. Finitions soignées. Cuirs grenés, cuirs lisses, cuirs doux, cuirs tendres.
Cuir pour les dures à cuire ?

J’aurais pu travailler chez un peaussier, voilà qui m’aurait plu.
Humer les cuirs précieux, les cuirs exotiques, les tâter, les trier tout en les caressant, les répertorier, les classer, les ranger.
Je conservais comme autant de reliques, vestiges de son atelier de reliure, des étuis de cartons emplis de découpes de cuir qu’il y a des années Pia m’avait données.

Mais c’est une autre histoire.

Revenons à nos souliers.

J’aime ceux qui font le pied menu, qui font le pied cambré – à vingt ans je l’avais, à vingt ans je l’étais.
Devant l’étal coloré je ralentissais le pas sans vraiment m’arrêter, mon œil s’attardait sur les nouveaux modèles, puis je trottais, je trottais sur mon chemin pressée.

Le vendeur – ai-je dit qu’il était Italien ? – m’avait, je le crois, repérée.
Du moins avait-il remarqué mon attirance.
Pour les chaussures bien sûr.

Sourires échangés.
Je regardais seulement.
Lui voulait que je m’arrête.
Vers moi il tendait ses deux mains, paumes ouvertes montrant tous ses articles exposés et c’était une invite à les considérer.
Mais je trottais sans plus m’attarder, mes dossiers sur le creux de ma taille appuyés, en tapotant ma montre d’un air affairé.

Son manège, car c’était bien le sien, se reproduisait chaque semaine et c’était très charmant.
Me voyant arriver il s’écriait : « Sole mio ! »
Ai-je précisé qu’il était resplendissant ?
Dents éclatantes dans un visage ouvert et franc, regard de braise et cheveux drus, plutôt poilu – ça ne m’a jamais déplu.
L’épaisse chaîne argentée dans son décolleté bouclé me plaisait moins mais c’était un détail.
Entendons-nous bien, ce sont les chaussures de son étal que je détaillais.

Sourires échangés, clins d’œil accentués.
Je regardais seulement.
Lui voulait que je m’arrête.
Vers moi il tendait ses deux mains, paumes ouvertes qu’il ramenait à son côté gauche et c’était une invite à le considérer.
Je creusais ma fossette, son œil crépitait et son rire fusait.
Mais je trottais sans plus m’attarder, mes dossiers sur le creux de ma taille appuyés, en tapotant ma montre d’un air amusé.

Cela dura plusieurs semaines, une saison peut-être.

Puis un jour, me voyant arriver, il a contourné son étal.
Avec un grand sourire ensoleillé, il est venu vers moi, moi qui toujours trottais.
Lui voulait que je reste, au moins pour un instant.
Il a levé les bras, j’ai bien dû m’arrêter.

Vers moi il a tendu sa main, paume ouverte, en me fixant bien droit parce que c’était honnête.
Lentement, pour ne pas me faire peur, il l’a posée sur mon épaule.
En écartant les doigts il a placé son pouce sur le creux de mon cou et tout aussi lentement m’a attirée à lui.
Pas trop près.
Sur mon visage et puis plus bas, sur le creux de ma taille, enfin partout sur moi il a passé tranquille un regard de velours, un regard séducteur.
Ses dents larges et blanches mordaient sa lèvre pleine.

De sa main libre il a saisi la mienne, la droite, et tout contre son cœur il l’a pressée en la gardant serrée.
Sidérée, j’avais cessé de respirer.
Elle était tiède et sèche comme du cuir tanné, enveloppante et tendre.
Son regard dans le mien, il a souri encore, il a plissé les yeux et en articulant il a dit posément (avec un accent terrible) : « Toi, tu es mon soleil. Depuis que je t’ai vue, je te veux. Je te veux toute à moi. Mais je voudrais d’abord apprendre à te connaître. »

Texto.
Un poète.
J’étais sciée.

Ses doigts palpaient les miens en se faisant caresse, son pouce dans ma paume appuyait doucement, repassait sur le mien, fouillait habilement chaque pli, chaque creux de ma main qu’il tenait sur son cœur.
Je sentais sa poitrine se soulever, ainsi il me reliait à lui, à sa respiration, à son désir clairement exprimé.
Ça pulsait, ça résonnait, ça palpitait, ça ouvrait sur des gouffres et des lacs enfouis.
Il me scrutait toujours de son œil attentif, j’y ai vu des pépites et de l’or en fusion et j’ai eu très envie de le laisser m’y fondre.

Avec un geste de la tête il a ajouté : « Toi et moi on fait quelque chose ensemble subito presto. Tu veux, amore mio ? Un café tous les deux, tu veux ? »
Il voulait que je reste avec lui pour un temps.
Plus il serrait ma main et plus il me pressait, et plus j’étais tentée de me laisser aller et d’aller avec lui où il m’emmènerait.

Très vite j’ai réfléchi.
Tout aussi vite j’ai décidé, malgré l’émotion perceptible, le désir évident et l’envie réciproque, j’ai décidé que ce ne serait pas une histoire pour moi.
Midinette que j’étais avec mon cœur et mes bouclettes, je savais, si je le suivais, où ça aboutirait.
Être troussée voire plus si affinité à l’arrière d’une camionnette entre des piles de boîtes de chaussures, ce n’était pas ce que je voulais, ni pour un temps ni pour ma vie.
Il y a aussi qu’il me plaisait.
Déjà et beaucoup.
Trop pour que passe-passera, trois petits tours et elle s’en va.
Ce n’était pas de lui que je me méfiais mais c’était bien de moi.

Alors, comme il tenait toujours ma main pressée contre son cœur, je me suis détachée.
Sa main, je l’ai mise bien à plat sur son torse, et la mienne dessus.
C’était drôle, comme ce jeu où les enfants retirent leur main de sous la pile pour la poser en haut sans que tout ne s’écroule.
Et c’était triste aussi car je le repoussais.
Pour l’éloigner de moi, pour m’éloigner de lui.
Et puis, pour qu’il comprenne, j’ai secoué la tête et j’ai dit lentement, en le fixant bien droit puisque que c’était honnête : « Non, c’est vraiment gentil, mais… non, je ne veux pas. Alors je vais partir, je ne vais pas revenir. »
Sans le quitter des yeux je secouais ma tête et mes bouclettes avec pour qu’il comprenne bien que c’était non, et non pas non-peut-être.

Alors il s’est frappé.
Un grand coup sur le cœur et quatre sur le front.
Il a crié : « Mais moi je vais mourir ! »
Et son rire a fusé : « Ange et démon dans una sola bella ragazza… Addio, amore mio, addio ! »
Il riait comme le soleil resplendit.
Sans me quitter des yeux, le regard pétillant et toujours langoureux, en me fixant bien droit parce que c’était honnête il m’a rassurée : « Ce n’est pas grave, tu sais. »
Moi, ça m’a soulagée – briser les cœurs n’est pas un but en soi, le mien battait déjà suffisamment comme ça.

Ce qui fut dit fut fait.
Je traversais sur de nouveaux passages et du côté impair de l’avenue de Neuilly je trottais.
Puis, dans les mois qui suivirent, la filiale de la société cinématographique au sein de laquelle je bossais fut regroupée dans le grand immeuble du haut de l’avenue, côté Porte Maillot, et je n’eus plus besoin, plus envie d’éviter le marché.

Vers une autre carrière et d’autres horizons j’allais bientôt entreprendre un galop qui ne serait pas d’essai.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

 

Je garde de cet épisode, aussi bref fut-il, le souvenir du désir immédiat dont je fus envahie quand l’Italien du marché m’offrit si simplement le sien, et de la certitude tout aussi immédiate que c’était sans issue.
Appel des sens, certes, mais il fallait du sens.
Celles ou ceux qui pensent que j’aurais dû accepter son invitation et voir venir ensuite peuvent bien le penser.
Ainsi je décidai et n’y puis rien changer.

Dans d’autres circonstances, j’allais faire d’autre choix, peut-être plus hardis mais toujours raisonnés.

Et c’est beaucoup de chance que de longtemps après pouvoir enfin se dire : oui, j’ai fait le bon choix.
Car à chaque étape, face à un choix binaire que j’étais seule à faire, j’ai réfléchi et puis j’ai décidé.
Rien ne me fut imposé.

Et c’est très bien tombé : heureuse dans ma vie, je me plais à le croire, je le suis sans nul doute.

Souvent je me demande où d’autres décisions auraient pu me conduire.
Je laisse aller et divaguer mon imagination vorace qui se nourrit d’observations concrètes, de constats vérifiés, de fantasmagories et de pures chimères, de contes et puis de rêves, de souvenirs aussi, racontés ou vécus.
Aujourd’hui que ferais-je, où serais-je, avec qui, si… ?
Le jeu des suppositions ouvre un champ de possibles qui touche à l’infini.

 

Toutes ces histoires qui restent à raconter, peut-être à inventer !

Dans cette autre vie-là je serais une Mama italienne, l’amour sur la durée se serait affadi, j’aurais peut-être alors multiplié les amants éperdus ou tristement connu les coups vite faits mal reçus.

Ou bien encore, munie d’une tripotée de filles aux yeux de pépites dorées, j’aurais avec elles par-delà les frontières fondé un véritable empire de la chaussure italienne, en femme d’affaires milanaise et avisée.

Mais oui, pourquoi pas Milan puisque… eh bien, Capri, c’est fini, non ?

 

chutecuir

[Credit images : Pixabay]

5 réflexions sur “Appel des sens et chaussures italiennes

  1. Decidément ces correcteurs intempestifs de texte sont de bien mauvais sires.
    Ils en arrivent à trahir l’écrire, le mien à moi il va sans dire.
    Ecrire qui était celui-là:
    Pourquoi pas l’empire de la chaussure italienne si – il faut l’espèrer – il ne risquait pas de nous priver de l’empirer du / des sens que vous savez si bien prêter aux mots d’or, Laure.

    Aimé par 1 personne

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