Ce poisson me regarde !

Ce poisson me regarde ! 

J’adore la charcuterie, et même les abats – hmmm… les andouillettes, les tripes ! – mais je n’aime pas penser à leur provenance. D’ailleurs je lisais récemment un article indiquant que les consommateurs, en nombre de plus en plus élevé, préfèrent acheter les morceaux de viande déjà découpés, désossés, filets prélevés, pour ne pas penser à l’animal vivant ni à sa morphologie.

Voilà qui me rappelle une anecdote dont je ris encore…

Mes parents recevaient souvent. Maman savait cuisiner et se targuait de mitonner des plats sophistiqués et savoureux. Elle vous concoctait un turbot au beurre blanc sans aucune difficulté. Ses ris de veau déglacés au montbazillac valaient le déplacement. Et que dire de son rôti de bœuf en croûte, de sa terrine de foies de volailles, de son vol-au-vent aux Saint-Jacques ? Ah oui, à la maison la table était excellente. Papa, fin gourmet, appréciait beaucoup et Maman tenait à sa réputation de cordon bleu quand certaines de ses amies faisaient appel à un traiteur lorsqu’elles organisaient un dîner. Cuisinière plus que pâtissière – du reste, dans les grands restaurants ce sont deux équipes différentes : ce n’est pas le même métier.

Un soir, Maman pour un dîner élégant avait préparé un magnifique brochet farci aux cèpes et les convives s’étaient pourléchés, sauf mon père à qui, les invités partis, salle à manger et cuisine impeccables, avant de se coucher elle avait reproché d’avoir fait la fine bouche.
Et sa réaction l’avait tellement surprise que dès le lendemain elle nous racontait la scène.
— Les filles, ça c’est la meilleure ! Je demande à votre père en quoi mon brochet ne lui a pas plu alors que je peux vous garantir qu’il était tout ce qu’il y a de délicieux. Et imaginez un peu ce qu’il me répond ! Je vous le donne en mille. Le plus sérieusement du monde, ah ça, il ne plaisantait pas, il me dit : « Écoute, chérie, ton poisson ne me revenait pas parce que… parce qu’il me regardait ! Mais oui, je t’assure, il me regardait ! Et cet oeil glauque, là, fixé sur moi, ça m’a dégoûté, voilà tout ! »

Mes soeurs et moi, de penser à cette sortie de notre cher père pris d’une sensibilité aussi subite qu’inattendue et de constater l’indignation de notre chère mère, nous partons toutes les quatre d’un énorme éclat de rire.

Comme nous aimons bien rigoler, très vite l’idée point.
Le temps de nous concerter, l’air tout à fait innocent nous demandons à Maman d’acheter un beau saumon pour le week-end suivant.

Ce qui fut dit fut fait.
Nous, de notre côté, nous mûrissions notre blague. Un petit tour dans les fonds de placards et nous avions trouvé ce qu’il nous fallait.

Le samedi j’entre en cuisine avec Maman pour préparer le saumon bellevue qui sera au menu de notre déjeuner dominical.
Papa, depuis le salon où il fait ses mots croisés de Jour de France, tonne : « Fermez-moi les portes, je vous prie ! Que ça ne sente pas la poiscaille dans toute la maison ! »
Nous obtempérons sans moufter, par la force de l’habitude, sans lui faire valoir que l’odeur de son cigare est tout aussi détestable. Ah, notre dad’ et le tabac : gitanes sans filtre, puis cigarillos puis gros cigares tellement écœurants pour nous… mais c’est une autre histoire, toute son histoire en fait.

Le dimanche venu, mes sœurs et moi mettons la table – oui, je sais, la plupart des gens mettent le couvert ou dressent la table, mais à la maison nous la mettions, il en va de ces expressions, chaque famille a la sienne !
Il y a de l’excitation dans l’air : nous ne cessons de pouffer. Maman nous demande ce que nous avons. Réponse hilare : « Rien, rien. Enfin si. Mais tu verras bien ! » La voilà alertée.

Et nous voici tous attablés, nous quatre nous mordant l’intérieur des joues pour ne pas rigoler. En entrée, une salade de concombres croquants pleine de ciboulette. Nous retirons ensuite les assiettes et les couverts à hors-d’oeuvre. Ah mais c’est tout un rituel auquel on ne déroge pas chez nous : changement d’assiettes effectué, il ne doit plus rien rester sur la table du plat précédent avant que ne soit servi le suivant, et malheur à celle qui apporte le plateau de fromages sans qu’au préalable le pot de moutarde et le sel et le poivre n’ait été placés sur la table roulante et la corbeille de pain réapprovisionnée. Nos parents restent chacun à sa place pendant que le ballet rodé de leurs filles évolue gracieusement de la salle à manger à la cuisine. Nous sommes parfaitement bien élevées et nous plions à ces usages qui nous ont été inculqués dès notre tendre enfance.

Très digne, j’apporte le grand plat à poisson sur lequel le saumon est superbement disposé – j’avais appris à cette époque à préparer de fines rondelles de carottes pour les installer, une fois refroidies et coupées en deux, sur le saumon cuit, peau retirée, en les faisant se chevaucher de manière à imiter des écailles, et ce jour-là ma présentation est particulièrement réussie. Je le pose cérémonieusement au centre de la table, devant Papa… qui fixe le plat d’un air interdit :

— Mais, mais enfin, enfin voyons, mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Le saumon somptueux s’étend de tout son long dans le plat, entouré de tomates cerises et de citrons artistiquement découpés, et il porte… une paire de lunettes noires délicatement posées en travers de la tête !!!

Papa, abasourdi, suffoqué de surprise, n’en revient pas alors qu’avec Maman, nous sommes pliées de rire :

— Mais, mais enfin, enfin voyons, mais qu’est-ce que vous avez fabriqué ?

Maman, qui a compris au quart de tour, lâche d’une voix radieuse :

— Ah ! Voilà au moins un poisson qui ne te regarde pas ! Et puisque tu ne vois pas son oeil glauque, tu vas pouvoir te régaler, cette fois-ci !

Nous avons ri, mais ri… et Papa a fini par se bidonner avec nous tant nos fous rires familiaux étaient contagieux.

Le poisson ? Ce fut un régal ! Et souvent, par la suite, la demande fusait : « Maman ? Si on faisait ce week-end du saumon à lunettes ? » Nous pouffions et Papa souriait, complice.

Crédit photo : Les Recettes de Pyrie (http://pyriecuisine.canalblog.com/archives/2011/01/18/20158382.html)

Une réflexion sur “Ce poisson me regarde !

  1. Ah, chère Laure !!A part cette histoire de « regard », j’ai revécu notre façon de mettre la table, de présenter les plats, avec changement des assiettes et des couverts…Bref ! Toute une éducation… et un style de vie…Merci pour ce moment…!

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