Je t’apprendrai quand tu auras le temps

Je t’apprendrai quand tu auras le temps

Je n’ai jamais appris à jouer aux échecs.
J’ai toujours eu autre chose à faire, activités prioritaires ou qui me tentaient davantage.

Mes fils ont appris avec leur grand-père, mon Papa qui, lui, m’a appris d’autres choses.
Forcément.
On a pour ses petits-enfants davantage de temps, ou surtout un temps différent de celui que l’on a eu pour ses propres enfants.
C’est ainsi.

Dans toutes nos installation nous a toujours suivi un très joli plateau en cuivre, pièces en bronze, rapporté de Grèce par mes beaux-parents.
J’y tiens beaucoup.

Un jour que j’étais en train de faire le ménage, mon aîné préféré, qui avait alors six ou sept ans, regarde la façon dont j’ai disposé les pièces, d’après ma personnelle logique, et me dit :
— M’enfin, voyons, Mom’, ce n’est pas du tout comme ça qu’on les place !

Je lui rétorque que ne sachant pas y jouer, je n’en ai aucune idée.

Lui, stupéfait :
— Tu ne sais pas y jouer ? Mais, c’est incroyable, ça ! Attends, je te montre. Voilà déjà la place de chaque pièce, parce que ça compte, tu comprends, les positions de départ quand on démarre. Et, si tu veux, quand tu auras le temps, je t’apprendrai.

Un temps… et puis il ajoute :
— Remarque, le temps, je ne suis pas sûr que tu l’auras un jour.

Il avait raison, ou bien c’était prémonitoire.
Le fait est que jamais je n’ai trouvé le temps d’apprendre à y jouer.
Ou plutôt, le temps dont je disposais, j’ai toujours préféré le consacrer à d’autres activités.
Et puis maintenant que j’en ai davantage, de temps, l’écriture passe avant.

Alors voilà, je sais disposer les pièces des échecs, mais je ne sais pas y jouer.
Tant pis.

*

Les jeux de société, je n’ai jamais tellement accroché.
C’est trop long, je m’ennuie et me lasse vite, mon attention se disperse, mes pensées s’envolent et lorsqu’arrive mon tour, je ne sais plus où nous en sommes et cela agace les autres joueurs.
Je le sens très bien et cela ne m’aide pas.

Quant aux jeux de cartes, je les ai en horreur.

Bien sûr petite j’ai joué à la bataille ; ça, c’est facile.
La crapette aussi, nous y jouions très-très souvent.
Ces jeux où l’on n’est que deux adversaires, ça va encore.
C’est quand on est plusieurs que cela se corse.

En pension tout le monde jouait au tarot.
C’est là que Guillemette a appris.
Mais moi ça me barbait intensément, toujours je trouvais à me défausser.

Bien évidemment mes parents ont voulu me faire suivre adolescente des cours de bridge.
Ça se faisait, avant les années-rallyes dansants – rallyes où je ne fus finalement jamais inscrite, mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Oh, ces cours de bridge, les samedis après-midi d’hiver, je m’ennuyais à en piquer du nez sur mes cartes, je ne retenais rien des annonces, c’était une catastrophe.
Je détestais ces séances et plus encore l’air narquois avec lequel le professeur me toisait.
Je croyais pouvoir lire en elle : « Je ne dis rien mais je n’en pense pas moins, cette fille est une gourde finie, une véritable empotée. »
Je crois d’ailleurs n’avoir tenu qu’un an.

Au prix d’un effort intense et faisant fi de mes réticences, je m’y suis remise des années après, en confiance, avec mon namoureux et un ménage de cousins.
Eux trois jouaient bien, moi j’avais pour seule ambition de faire une quatrième passable.
Et ils étaient patients, expliquaient gentiment, réexpliquaient autrement jusqu’à ce que j’aie compris.
Pédagogues, je dirais.

J’ai poursuivi sur ma timide lancée avec un petit groupe d’amies de la région, mais je n’ai pas persévéré – cela coïncide aussi avec la période où les aléas de la vie m’ont amenée à recommencer à travailler officiellement et à plein temps.
L’une de ces amies, très bien intentionnée, en critiquant vertement la façon dont je venais d’annoncer, avait réussi à me faire perdre mes moyens.
Il faut dire que dans ces cas-là je tends toute mon énergie, toute ma volonté pour ne pas pleurer, je suis débordée par l’émotion, les maux-sillons, et je n’ai plus de place mentale – il s’agit bien de place, je crois – pour réfléchir posément.
Même réaction lorsqu’en classe un professeur me tournait en ridicule.

On ne devrait pas laisser aux gens, quels qu’ils soient, la faculté de nous pousser ainsi dans nos retranchements émotionnels, mais comment faire autrement quand la sensibilité déborde ?
Ah, la suprématie écrasante de « ceux qui savent » et le font sentir.
Et leur mépris affiché !
J’ai toujours trouvé cela épouvantablement inique.
Ne pas savoir n’est pas une tare.
Ne pas réussir à apprendre n’est bien souvent qu’une question de manque d’intérêt mais tient aussi à la façon dont le sujet est expliqué…
À ceux qui enseignent de savoir, eux aussi, se remettre en question.

Pour en revenir au bridge, c’est trop difficile, bien trop difficile pour moi de réussir à me concentrer.
Et puis cette impression de passer pour une idiote parce que je n’arrive pas à retenir ce qui a été joué… Oui, c’est vraiment une question de défaut de concentration et de manque de confiance en moi.
Alors les échecs, ne m’en parlez pas.

*

Dans « jeu de société » se trouvent deux mots.
Premièrement, « jeu » : moi, j’aime jouer… encore faut-il que cela m’amuse.
Deuxièmement, « société » : et moi, émoi, je crois bien que je n’aime pas la société.
Voilà.
C’est dit.

📷 Pixabay

2 réflexions sur “Je t’apprendrai quand tu auras le temps

  1. Chère Laure, Chacun son truc, en effet ! Comme ta description est juste ! J’ai joué à des jeux de société, oui, pendant et à la sortie de la guerre… Monopoly, Petits-Chevaux, Petites-Voitures, Crapette,… Echecs, Belotte et Bridge, même… Aux Echecs, appris au Vietnam, je pensais ne pas mal jouer, mais, un jour, après notre retour d’Indochine, nous étions chez des amis de mon père. Temps pluvieux, sans doute, car nous restons à l’intérieur… Tu joues aux échecs ? oui… Et voilà ! Mais, au cours de la partie, brutalement, mon adversaire fait une manœuvre que je ne connaissais pas !! Wouah ! qu’est-ce c’est que ça ? Tu triches !!! Bref ! Plus d’échecs depuis ce jour ! Le bridge, j’y ai joué aussi. J’avais même acheté un petit manuel à couverture rouge, je crois, et ne dédaignais pas faire quelques parties pendant la récréation de midi, au collège où j’étais, Stanislas !! Jusqu’au jour, où, en l’absence, sans doute aussi, de résultats probants, j’ai décidé de me consacrer plutôt à des jeux de plein air, comme la pelote ou le ping-pong… Et, par la suite, fini ces « jeux », place à ce qui revêtait pour moi une utilité pratique…

    Merci encore pour ce témoignage…

    Bises Philippe

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