Paresseuse siestouille

Paresseuse siestouille

J’aime ce moment paisible après certains déjeuners en famille où les discussions – animées toujours, les discussions – ont fusé dans tous les sens et sans tensions, tout comme les fous rires.

De la bonne musique, toujours. J’ai mes playlists que les uns et les autres enrichissent d’apports variés, souvent complémentaires. En sourdine, la musique – sinon on ne s’entend plus, tout ce monde-là vocifère, c’est un joyeux tohu-bohu, et pour moi qui suis sourdingue, c’est pas coton-coton. Mais j’arrive à peu près à suivre, ou bien je fais répéter.
Comme une petite vieille ? Hin-hin-hin, c’est bien malin.

Chacun s’est régalé, j’y ai veillé.

Mon namoureux a commencé par préparer un de ces merveilleux apéritifs dont il a le secret, plein de délicieuses petites choses variées et colorées, destinées à ouvrir, s’il en était besoin, l’appétit des populations affamées – c’est le principe même de cet incontournable préalable –, apéritif qui, plus prosaïquement, fait office d’entrée.
Plus d’entrée, plus d’office dans les modernes appartements, mais je m’égare, de triage évidemment.

Nous en sommes donc à l’apéritif.
Avec des bulles, l’apéritif : ça, c’est mon incontournable à moi.
Champagne dans les occasions qui s’y prêtent et nous savons les multiplier, ou plus simplement un bon crémant, d’Alsace ou d’ailleurs, ou asti spumante ou encore cava puisque que l’on trouve désormais de tout cela par chez nous à des prix abordables.

Ont suivi les plats.
Plats de résistance comme on les appelle.
Pour résister à qui, à quoi ?
Le style scène de ménage et bris de vaisselle chez nous n’a jamais connu de succès.

J’ai conservé tout là-haut, dans un coin de ma mémoire en friche, le souvenir d’un ravier et de ses tranches de concombre tressautant de stupéfaction sur une table brutalement ébranlée d’un coup de poing rageur.
Un autre ?
Celui d’une tasse de café qui n’avait rien demandé et s’est retrouvée fracassée contre un mur. Je ne l’avais pas vue partir mais j’entends encore ce bruit, assourdissant dans le silence glacé qui soudain nous avait figées. Je me rappelle l’interdiction de pleurer, hurlée. Je me rappelle que ça dégoulinait, sur le papier peint et dans nos cœurs abasourdis.
Ça se reproduisait parfois. De temps à autre. Pas si souvent quand même.
Jamais je ne comprenais ce qui déclenchait l’orage.
Sans plus d’explication nous montions nous coucher, pleines d’interrogations muettes que nous nous gardions bien d’exprimer, même l’une à l’autre, de peur que peut-être l’angoisse prenne un nom. Nous nous endormions dans le même lit, dos à dos, plantes des pieds calées l’une contre l’autre, bien serrées pour nous rassurer, nous consoler.

Café glacé, café frappé ?
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Et nous n’en sommes pas encore au café.

Des plats, disais-je, des plats faciles à préparer.
J’ai grand plaisir à cuisiner, mais sans chichis trop recherchés.
Avec moi il faut que ce soit bon – beau, c’est un impératif qui dépasse l’apéritif – bon et beau, donc, mais facile, oui facile, je ne crains de le répéter.
Fini le temps du pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué. J’ai déjà réalisé une pièce montée à moi toute seule, j’avais dix-huit ans et ce fut un régal très apprécié, aussi n’ai-je plus rien à prouver à personne et cela ne m’amuse plus de passer des heures en cuisine.
Facile et rapide à mettre en oeuvre, donc.
Rhhho mais non, pas de hors-d’oeuvre : je l’ai dit et le répépète, l’apéritif sert d’entrée.

Des plats parfois à l’avance réclamés, presque sur le ton d’une supplique : « Oh Mom, j’adoooorerais que tu nous fasses… » et là je m’attends toujours à un truc sioux et puis, surprise, c’est du tout simple, toujours j’en suis étonnée.
Étonnée et ravie.
Du carrément basique, genre quiche aux rogatons fromagers* – il n’y a certes guère qu’à la maison qu’ils peuvent déguster cela.

Sinon j’innove et fais varier les plaisirs, tant il est recommandé d’en toutes choses changer, surprendre, éveiller les palais à des saveurs nouvelles.

Mon namoureux, lui aussi, peut se mettre aux fourneaux, plus souvent à la plancha d’ailleurs. Et plus récemment à la tête d’un robot multifonctions que j’ai pris le parti, finaude que je suis, de ne pas apprendre à utiliser.
J’assure volontiers les desserts, sauf à ce qu’il ait choisi, lui, de s’y coller.
Il sait faire, fait très bien, et moi, je ne me fais pas prier : j’aime bien voir arriver à la table familiale un plat que je n’ai pas préparé.

Ensuite, pour le café nous passons au salon. « Pas à table, le café, rugissait mon père. Nous ne sommes pas au restaurant ! » Allez, souvent arrosé, le café. « Mais ça n’est pas tous les jours non plus que tous vous êtes là, annonce mon namoureux à ses fils, et j’ai un très vieil armagnac à vous faire goûter, vous allez m’en dire des nouvelles. » – « Oooooh non, il ne faut pas mentir, même des merveilles ! » avait doctement énoncé un des trois, à quatre ans, en m’entendant à une tout autre occasion prononcer cette phrase.

S’il est un moment que j’adore, c’est bien celui qui suit le café…

Je finis de ranger. Remettre chaque chose à sa place, surtout, très important. Mais non, je ne suis pas maniaque, j’aime que chaque chose soit à sa place, c’est tout, ce n’est pas compliqué. Ça va plus vite, c’est plus pratique. Sinon je ne retrouve rien. Bien sûr tous ont aidé dans le décours des opérations, mais il reste toujours ci et ça qui traînent et un dernier coup d’éponge à donner – madame Torchonnette aux manettes.

Une douce torpeur envahit mes chéris.
Chacun se cale plus commodément.
Les têtes dodelinent sur les dossiers, et bientôt les voilà endormis.
Je le guette, cet instant magique de l’assoupissement.
Celui qui me transforme en fée.
Fée maternelle.
L’effet mère. L’effet mère est infini, mais oui.
Sur la pointe de mes pieds ailés, je fée mon tour d’inspection. Je les regarde sous le nez, mes préférés, mes zadorés. Je glisse un coussin sous une nuque mal calée, j’étends doucement un plaid en le bordant autour du cou, avec un petit bisou au passage.

L’un après l’autre, les dormeurs entrouvrent un œil, un seul, qui laisse passer une lueur de reconnaissance emplie d’amour, de tendresse et de complicité.
Souvent les fossettes se creusent. Marque de fabrique, celles-là.
Ils me sourient et se rencognent avec bonheur pour mieux poursuivre encore leur paresseuse siestouille.

*Des rogatons, ce sont des petits restes. Alors une quiche aux rogatons fromagers, vous imaginez… Mais voici une mienne recette pour vous guider : https://etsijevousprenaisparlessentiments.blog/2018/03/26/quiche-aux-rogatons-fromagers/

📷 Pixabay

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