Les calanques

Les calanques

J’ai des souvenirs très contrastés des calanques de Cassis : les couleurs, les reliefs, les odeurs… Extraordinaires !
Et puis une grosse frayeur aussi.

Nous sommes en vacances dans la région, chez des amis des parents. Ils habitent à Marseille, un bel appartement dans une résidence avec piscine et tennis privatifs. Eux sont partis dans leur maison du Pays basque et nous ont laissé la libre disposition des lieux pendant une quinzaine de jours. Inutile de préciser que nous profitons des infrastructures, comme on dit, et du temps exceptionnel. Je crois que j’ai rarement été aussi bronzée que cet été-là.

Un beau matin, Papa décide de nous emmener visiter les calanques de Cassis.
— Vous allez voir le paysage, les filles, c’est vraiment exceptionnel !

Nous déjeunons tôt – Maman a dit qu’il n’était pas question de se trimballer un pique-nique là-bas – et nous voilà partis par ce magnifique après-midi de plein été.
Papa, Maman et leurs quatre filles choisissent de faire la grande balade. À l’époque rien n’est balisé, nous suivons donc le chemin qui s’ouvre devant nous et devrait nous conduire à la mer.
Effectivement, le paysage est splendide, les reliefs au loin sont étonnants et, plus près, nous longeons de superbes à-pics. Les flots sont d’un bleu éblouissant qui se confond à l’horizon avec celui des cieux.  Horizon qui tremblote tant il fait chaud. La pierre blonde reflète le soleil, c’en est presque aveuglant. L’air danse sous nos yeux.

Il fait vraiment, vraiment très-très chaud.
De plus en plus.
Nous transpirons. Les parents comme les enfants nous nous épongeons le front. Sylvine se plaint d’avoir soif. Maman lui répond que nous n’avons pas emporté d’eau et Papa lui conseille de trouver un petit caillou bien rond, il est bien connu que sucer un caillou apaise la pépie.
Maman finit par soupirer que marcher par cette chaleur est trop fatigant. Papa décide donc de rebrousser chemin. Et nous repartons sur nos pas…

Qui connaît les calanques vous dira que telle piste ressemble vraiment à telle autre.
Papa affirme à plusieurs reprises que nous ne sommes pas perdus et que l’auto est garée tout là-bas – peut-être encore la moitié de ce que nous avons déjà marché à parcourir encore, oh même pas, le tiers, enfin, il faut continuer, nous n’allons pas rester ainsi à piétiner sous l’ardeur du soleil.
Nous marchons encore un moment. Maman avise un arbre qui donne un peu d’ombre et dit à Papa :
— Écoute, chéri, je n’en peux plus et Raphaëlle fatigue aussi. J’espère qu’elle n’a pas attrapé d’insolation. Nous deux, nous allons nous asseoir ici, et toi, tu vas continuer avec les trois grandes. Rapportez-nous de l’eau ! Il faut que nous reprenions des forces sinon…
Papa acquiesce tout en fronçant les sourcils et il repart sans un mot. Nous le suivons sans moufter. Il a forcé l’allure. Nous essayons de ne pas nous laisser distancer. Dans ces cas-là, l’expérience nous a appris qu’il vaut mieux ne rien dire.

Nous n’étions pas si loin de la voiture.
Papa se dirige vers la première échoppe – il y en a plusieurs de chaque côté du parking, des baraques en canisses – et demande de l’eau en expliquant que sa femme est restée un peu plus haut avec sa plus jeune fille, qu’ils n’imaginaient pas une telle chaleur.

Il nous donne une bouteille à chacune et nous demande de rester toutes les trois près de l’auto. Et il repart avec des réserves d’eau.
Deux hommes du cru lui emboîtent le pas, ils veulent « prêter la main, s’il y avait besoinnnggg ».

Nous, qui avons bu et rebu tout notre saoul et jusqu’à plus soif, nous patientons sagement à côté de l’auto ; à l’intérieur, même portes grandes ouvertes, c’est un four. Sur nous pèsent les regards pleins de commisération des quelques badauds qui se sont approchés, outrés. Et nous entendons leurs commentaires, proférés avec la véhémence de l’indignation…

— Complètement fadas, ces Parisiennngggs ! Y z’ont le pois chiche dans la tête ! Regardez-moi ces pôvrettes, avé cetteuh chaleur…
— Et la semaineuh dernièreuh, diteuh voir, c’est les pommmpiers qu’il a fallu ennnvoyer. Si c’est pas malheureux, peuchère troun de l’air !
— Mais laissez-moi vous le direuh, c’est de l’inconscienceuh pureuh, té !

Nous réalisons que la situation est, si ce n’est désespérée, du moins pas anodine. L’histoire pourrait mal se finir.  Nous trouvons le temps long mais nous patientons, nous patientons. Assez crispée quand même. Et moi, émoi, l’angoisse me noue les tripes.

Nous voilà bien soulagées de voir arriver Maman. Raphaëlle la précède dans les bras d’un grand costaud qui se la joue héros. Papa sur leurs talons arbore son air mitigé, mi-vexé, mi-rigolard quand même.
Nous nous engouffrons dans la voiture – l’habitacle est brûlant – et nous quittons les lieux.

Les parents réévoquaient de temps à autre cette anecdote familiale, et Papa concluait immanquablement :
— Quelle honte, quand j’y repense. Ce savon que m’ont passé ceux qui m’avaient accompagné… Enfin, nous avons eu chaud mais nous avons survécu !
Maman, elle, se contentait de soupirer en levant les yeux au ciel.

Nous avions eu peur, certes, mais tout de même, c’était une drôlement belle balade…

📷 ©️ Véronique Hedoux – Les Calanques

2 réflexions sur “Les calanques

    • Mais oui, à d’autres occasions j’ai pu découvrir les calanques de Marseille et celle de Cassis (si l’on suit les appellations géographiques actuelles – car, à l’époque dont je parle, on disait globalement calanques de Cassis pour l’ensemble), m’y baigner et même m’y restaurer.
      Très bons souvenirs également, sans prises de risques ces fois-là… ! 😉

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