Il y avait tant à dire

Il y avait tant à dire

Dans les jours qui suivent la rentrée des classes, tous à leurs affaires sont très affairés. Tranches de vies familiales que jamais l’on n’oublie.
Eh oui, attention aux oublis !
Oubli d’enfant… Ça s’est vu (hum-hum-hum, ce n’est pas moi qui vous jetterai la première pierre, Pierre).
Oubli d’affaires… Ni fait ni à faire, oubli d’à faire.
Oublier tous ses devoirs… Devoir, vouloir, falloir, pouvoir.
Oublier de respirer… Et moi, émoi, ça m’arrive si souvent : ça comprime, ça opprime, parfois même ça déprime. Toujours penser à inspirer et souffler avant que d’expirer.
Oublier de penser à soi, aussi, à force de toujours penser aux autres. Au point que l’on puisse oublier de vivre, peut-être ? Qui sait ? J’en connais une qui… mais c’est une autre histoire, toute son histoire en fait.

Une de ces précédentes années, je ne sais plus laquelle et qu’importe*, à pareille époque j’étais pour une fois, ô miracle, sortie tôt de l’agence : je filais, vite, vite, attraper un train de fin d’après-midi, pour changer des trains vespéraux me ramenant dans ma petite ville de proche province. Cette mienne expression s’oppose, on l’aura compris, à celle plus usitée de lointaine banlieue. Quand on bossàlacapitale – non, ce n’est pas le nom d’une danse mais le quotidien de beaucoup –, habiter en province nous éloigne à vol d’oiseau, alors qu’en transports en commun c’est pratiquement le même temps de trajet. N’étaient les conditions qui n’ont rien de comparable, pauvres banlieusards. Mais je digresse, je digresse, revenons à la présente anecdote.

Paris, 17h15, sortie du métro Europe.
Je repère une toute jeune maman qui fait face à trois charmants petits blondinets en blouse bordeaux estampillée du très distingué Cours Hattemer.
À eux trois ils ont à peine douze ans. Elle n’en a même pas trente. Elle est évidemment leur maman, les ressemblances et puis son look branché-mais-classe attestent qu’il ne peut s’agir de la « jeune fille ».
On croirait une planche des
adorables Triplés de Nicole Lambert : ils ont cette allure bien élevée, convenable, bon chic bon genre assurément. 

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Contrariée, elle l’est visiblement, cette maman.
Le ton monte dans les aigus, la voilà indignée qui bégaie d’exaspération :

— Bon, bbbon, très bien, d’accord, alors on y va, on y retourne, mais vous savez…  vous savez… vous me… vous me caaassez les pieds, il n’y a pas d’autres mots !!

Son blond trio la dévisage d’un regard triplement consterné.
Mais que s’est-il passé ? Un cartable oublié ? Un cahier égaré ?
Le sourcil froncé, le cheveu lissé presque en bataille, elle est au bord des larmes.
Et les mots se bousculent, elle les retient, elle les ravale, pas question de les laisser s’échapper comme autant d’enfants indisciplinés qu’on ne surveillerait pas.
Je sens qu’elle prend sur elle, déjà toute fluette.

Et moi, émoi, qui n’ai strictement rien à voir dans leur histoire – en fait d’histoire j’ai déjà la mienne, toute une histoire en fait – à les regarder en passant, vite, vite, toujours vite, je m’alarme à l’oeil.

Ils lui cassent les pieds, il n’y a pas d’autres mots ? Et pourtant, en un mot comme en cent expressions imagées, il y avait tant à dire.
Qui puisse à ces enfants donner confiance en eux, plutôt que de sans cesse craindre d’à tout leur entourage encore et toujours casser les pieds d’avoir, oh certainement, quelque chose mal fait, quelque chose oublié
À cloche pied, passant de l’un à l’autre sans savoir sur lequel danser, redouter d’en avoir trop dit, ou pas suffisamment – ça n’est jamais ce qu’il faudrait.
Et, tout bien considéré, pesé, estimé, se laisser persuader qu’on ne sait qu’importuner.

Un souvenir fugace me revient d’un temps où il arrivait, il arrivait parfois que mes enfants à moi, mes trésors adorés, il arrivait qu’ils me fissent, oui, mes trois fils chéris, qu’ils me fissent ch… aque fois la même chose.
Des cris et des hurlements, ils m’auront entendue en pousser !
Je n’ai pas l’impression qu’eux en aient été très marqués… Oui, mais toujours je compensais. J’en ai déjà parlé, je crois.

Et je sèche ma larme, ne lâchons pas les digues, pas de carambolage au passage clouté, je passe mon chemin, vite, vite, aussi vite que passent les ans dans une vie de maman.
Ceux que l’on n’oublie pas.

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 * Dans ce souci d’exactitude qui me caractérise – de précision je suis éprise – j’ai recherché dans mes souvenirs Facebook et cet épisode s’est produit le 7 septembre 2015, pour ceux que cette indication pourrait intéresser…

 

[Credit image : Pixabay]