Je me fais des idées ou quoi ?

Je me fais des idées ou quoi ?

6 mars 2018, ça ne date pas d’hier… Serrée de trop près dans le métro par un type, oh, pas l’air bien méchant mais qui, alors qu’il y a de la place, se colle juste en face de moi, si proche que je me sens envahie dans mon espace de tranquillité. Je n’ai pas dit périmètre de sécurité, le mot ne m’est pas venu à l’esprit.

Pas du tout le même effet que de se trouver dans un wagon bondé où nécessité fait loi : si tu veux attraper ton train à temps, tu n’attends pas la rame suivante qui sera vraisemblablement aussi chargée et, le nez dans la capuche bordée de fourrure acrylique de ta voisine – beurk, pas forcément très nette, cette capuche – tu supportes, bien obligée, le contact d’un corps non-identifié – beurk bis – dont tu sens qu’il s’appuie de tout son long derrière toi.
Ça, c’est plus exaspérant que gênant, mais on est tous logés à la même enseigne le temps de ce trajet-là, jusqu’à ce que le wagon vomisse sa cargaison humaine dès qu’on arrive aux abords de St-Laz’.

Non, là c’est différent, il y a de la place et ce type est vraiment proche, trop proche de moi. Les signaux d’alerte clignotent dans ma tête et c’est déplaisant.
Ce type me gêne.
Je tiens les anses de mon sac à deux mains devant moi et lui a le bas de son manteau, eh bien, juste à la hauteur de mes mains, précisément. Et c’est… pfff… c’est désagréable d’y penser. Pénible, même. Voilà.

C’est moi qui me fais des idées ou quoi ?
J’ai quand même passé l’âge de me faire serrer dans le métro… Mmouais, c’est sûrement moi qui me fais des idées… Si ça se trouve, ce type est dans la lune, plongé dans ses réflexions… Oh, et puis il a l’air relativement inoffensif, dans le genre insignifiant… Allez, c’est moi qui me fais des idées. A-t-on idée, aussi…

Non mais quelle gourde, je t’assure, arrête de stresser comme une malade, me souffle une de mes petites voix intérieures. Mais, quand même, intervient une autre de toutes celles qui se trouvent dans ma tête (oui, j’en ai plein comme ça), ce type est trop près de toi et, si ça se trouve, c’est un vilain monsieur : méfie-toi, monnn’enfant !

Soupir. Vous êtes marrantes, vous deux. Oui, oui, je nous parle comme ça très souvent, on rigole bien d’ailleurs toutes ensemble ou alors on n’est pas d’accord, comme aujourd’hui et je ne sais jamais trop bien laquelle je dois écouter…

Alors je fais quoi, moi ? Je remonte mon sac contre mon cœur d’un geste prude, façon bouclier de ma vertu, pour mettre un peu de distance ? Un peu ridicule si ce type ne pense pas à mal.

Coincée contre le strapontin, je ne peux reculer. C’est péniiiiiiibleuh. Je suis gênée et c’est bien ça qui m’énerve.
Ne pas savoir à quoi m’en tenir, hésiter sur l’éventualité… ou la probabilité… voire la certitude d’avoir à subir un pervers furtif m’est très désagréable.

On arrive à Europe. Je m’apprête à descendre. Lui ne bouge pas d’un pas, le regard dans le vide. Il est là, il me barre le passage, il fait celui qui ne me voit pas. Il m’oblige à me baisser pour passer sous son bras.

La belle affaire. J’ai compris. C’est un sale type. Un pauvre type, quoi. Un de ceux qui trouvent une jubilation malsaine à emmerder une femme pour se prouver je ne sais quoi. Oui, vraiment, je me demande bien quoi.

Après seulement (vive l’esprit d’escalier… mécanique), j’ai songé que lui tousser en plein visage, postillons compris, l’aurait peut-être amené à s’écarter. Bien sûr c’était avant la pandémie. Nous ne portions pas de masque, les conditions étaient différentes.

Cette histoire, je l’ai souvent racontée car j’étais, je suis encore étonnée de mon hésitation. Des amies bien intentionnées se sont scandalisées que j’aie « accepté de subir » et il a fallu que j’explique que, non, ça n’était pas ça mais plutôt et surtout que je n’étais pas sûre de ne pas me tromper, peut-être n’avais-je affaire qu’à un type un peu à la masse que je n’aurais pas voulu heurter en lui montrant que je lui attribuais une attitude déplaisante.

Il est certain que, plutôt que de prendre le risque de le vexer, j’ai enduré une situation qui me gênait. J’aurais dû bouger, c’est évident.

En fait je ne suis pas toujours comme ça. La plupart du temps je suis plutôt du style déterminé. Quand j’ai quelque chose à dire, je n’hésite pas. Ce qui me vaut d’ailleurs mon lot de réactions diverses, agacées, voire hostiles… mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Je me rappelle une autre situation, bien plus explicite, toujours dans le métro, il y a très longtemps, j’avais une vingtaine d’années, pensez ! J’étais debout, appuyée contre le strapontin relevé, côté porte, et à côté moi se trouvait un type d’une cinquantaine d’années (un vieux, donc !! – haha), debout lui aussi, les deux bras de chaque côté du corps. Le dos de sa main se trouvait contre ma cuisse. Moi j’étais en pantalon et je pense que rien dans mon attitude n’était provoquant. Mais je sentais le dos de sa main collé contre ma cuisse, c’était un peu insistant et il ne me paraissait pas y avoir de raison valable pour que ce contact ait lieu.

J’ai donc dit, fort mais tout à fait poliment :

— Monsieur, votre main est contre ma cuisse et cela me gêne. Pourriez-vous, je vous prie, la déplacer ?

Silence total dans la rame. Le type a rétorqué :

— Quoi, quoi, ma main ? Je ne fais rien de mal avec ma main.

J’ai répété super calmement (je me suis surprise moi-même), en articulant bien, comme s’il pouvait ne pas avoir compris :

— Monsieur, votre main contre ma cuisse me gêne. Je vous demande de la déplacer.

Le type a retiré sa main en grommelant que j’étais complètement folle, nous sommes arrivés à une station et, hop, il est descendu. En attendant, tout le monde me regardait – oh, pas de façon désapprobatrice, mais c’était moyennement agréable de me retrouver le centre de l’attention générale. Les autres voyageurs avaient plutôt l’air de trouver que je ne m’étais pas laissée faire, pour une petite jeunette, et que j’avais bien fait de protester. Je pense que c’est parce que j’étais restée polie mais ferme.

Il m’est arrivé plein d’autres fois d’être serrée. Dans des files d’attente par exemple – il n’y a pas que les transports en commun. Toujours je réagis , gentiment mais clairement, en disant aux gens qu’ils ne sont pas obligés de me coller comme ça, et tant pis si je passe pour une emmerdeuse.

Mais ce jour-là, je ne sais pas, je n’ai pas osé, je n’étais pas sûre de moi. Je crois vraiment que je n’ai pas voulu risquer de faire de la peine à ce type… C’est ridicule, j’en suis consciente. J’aurais bien mieux fait d’écouter mon intuition : je suis gênée, je bouge tout de suite.

Donc voilà racontée cette anecdote sur l’hésitation, le manque d’assurance. Rien d’extraordinaire à part le fait que cela m’a marquée…

Aujourd’hui, par les temps qui courent et qui galopent, je suis bien soulagée de ne plus avoir à prendre le train puis le métro pour courir bosser à Paris. Je considère comme un réel privilège de ne plus être exposée à ces situations ô combien pénibles.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s